Sr. Rocío del Pilar Cuéllar : « La culture de la proximité et de la rencontre  »

on 09 Jui, 2020
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Par SR. ROCÍO DEL PILAR CUÉLLAR DÁVALOS* (PÉROU).- Comme Saint Paul, Marie Poussepin pouvait dire que la charité du Christ la poussait. Elle était prête pour le dépouillement complet pour une nouvelle entreprise de bien
 
 "Il est ton frère et il t'attend." Dès son plus jeune âge, Marie Poussepin a compris que la charité mobilise les gens, nous invitant à sortir de notre inertie et de notre confort, pour aller à la rencontre de l'autre.

La culture de la proximité et de la rencontre est une expression qui, bien que non explicite dans les écrits de notre fondatrice ou dans les textes qui parlent d'elle, a été une expérience constante tout au long de sa vie.

Cette réflexion que je veux partager comporte trois moments : l'éclairage des Saintes Écritures et la proposition du Pape François, trois expériences fondatrices dans la vie de Marie Poussepin, qui nous permettront de voir comment elle a vécu "la culture de la rencontre" et l'appel qui nous est fait aujourd'hui d'être des femmes de rencontre.

À partir des Saintes Écritures et de la proposition du pape François :

La "culture de la rencontre" n'est pas quelque chose de nouveau dans le monde ou dans l'Église, puisqu'elle a son fondement dans la praxis de Jésus. Les quatre évangiles nous présentent différentes rencontres de Jésus avec des personnes et des foules, trouvant en chacune d'elles des attitudes constantes qui font de ce moment une expérience de transformation.

- La rencontre de Jésus avec Zachée. (Lc. 19, 1-10) Zachée, qui voulait connaître Jésus, grimpe sur un arbre. Jésus est touché lorsqu'il le voit et lui dit non seulement de descendre pour le saluer, mais aussi qu'il va demeurer dans sa maison. Ce fut une rencontre transformatrice, si bien que Zachée voit la nécessité de partager avec les pauvres et de rendre ce qu'il a acquis sans honnêteté.

- La rencontre de Jésus et de la Samaritaine (Jn. 4, 1-29). Il entame le dialogue, demandant un peu d'eau pour étancher sa soif. Il reçoit une réponse discriminatoire, il y a des barrières entre les Juifs et les Samaritains. Mais cela n'empêche pas Jésus de poursuivre sa conversation. Comme cette rencontre a été fructueuse, elle est passée d'une réponse discriminatoire et de rejet, à une conversion de toute une ville.

- La rencontre de Jésus et de la veuve de Naïm (Lc. 7, 11-17). Une rencontre entre un homme et une femme, entre un fils unique vivant et un fils unique mort ; entre une foule heureuse, parce qu'elle avait rencontré Jésus et le suivait, et un groupe de personnes qui, en pleurant, accompagnaient la femme. Face à cette réalité, le texte nous dit que "lorsque le Seigneur l'a vue, il fut saisi de compassion pour elle", qu'il s'est approché, lui a parlé et l'a touché ; et "le mort s'est redressé".

Toutes ces rencontres de Jésus racontées, nous révèlent sa capacité communicative, sa proximité, sa tendresse, sa miséricorde et sa compassion, l'usage adéquat de la parole, du langage pour atteindre l'autre. Chaque rencontre que Jésus a eue a été féconde et transformatrice.

Tout en Jésus part d'un regard, de la contemplation et du fait de se laisser émouvoir, d'entrer en dialogue en dépassant la barrière de l'indifférence et en accueillant l'autre dans toute sa réalité. C'est ainsi que Marie Poussepin l'a compris : elle a vu et a été émue, elle s'est laissé toucher par la réalité, en allant à la rencontre des "orphelines et des pauvres malades".

La "culture de la rencontre" est l'une des principales expressions qui définissent le pontificat et les actions du Pape François. Dans son Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium, il nous invite à franchir le pas de la "culture du rejet" à la "culture de la rencontre".

" Il n’est pas possible que le fait qu’une personne âgée réduite à vivre dans la rue qui meurt de froid ne soit pas une nouvelle, tandis que la baisse de deux points en bourse en est une. Voilà l'exclusion [...] Aujourd’hui, tout entre dans le jeu de la compétitivité et de la loi du plus fort, où le puissant mange le plus faible. Comme conséquence de cette situation, de grandes masses de population se voient exclues et marginalisées [...] Nous avons mis en route la culture du “déchet” [...], les exclus ne sont pas des « exploités », mais des déchets, « des restes ».  ". EG 53.

Face à la réalité décrite, le Pape François nous invite à "revaloriser la prépondérance de l'être humain par-dessus tout et à aller à la rencontre de l'autre". " L’Église « en sortie » est la communauté des disciples missionnaires qui prennent l’initiative, qui s’impliquent [...]. La communauté évangélisatrice expérimente que le Seigneur a pris l’initiative, il l’a précédée dans l’amour (cf. 1Jn 4, 10), et en raison de cela, elle sait aller de l’avant, elle sait prendre l’initiative sans crainte, aller à la rencontre, chercher ceux qui sont loin et arriver aux croisées des chemins pour inviter les exclus ». GS 24.

Le Pape François nous invite à prendre le risque de nous rencontrer, " de chercher le visage de l'autre". Il s'agit de sortir du confort : "Il est toujours possible de développer la capacité à sortir de soi-même pour aller vers l'autre [...] L'attitude fondamentale de dépassement de soi, de rupture de la conscience isolée et de l'autoréférence, est la racine qui rend possible tout soin des autres et de l'environnement". LS 208

C'est le défi que nous lance la "culture de la rencontre", qui, loin d'être un simple concept, signifie une nouvelle façon de vivre et d'agir par rapport aux "autres".

La pauvreté, l'exclusion et la discrimination blessent la dignité de la personne, c'est ainsi que Marie Poussepin l'a perçu, elle qui aurait pu continuer sa vie prospère à Dourdan, en allant à la rencontre des plus démunis par la Confrérie de la Charité ; mais non, elle a décidé d'aller plus loin, elle a décidé de se dépasser et de se laisser transformer par le cri des plus vulnérables.

La proximité et la rencontre à Marie Poussepin :

"Le souci de l'amour nous pousse toujours à aller à la rencontre de l'autre, sans attendre que l'autre vienne montrer son besoin." Cette expression tirée du document Réjouissez-vous, produit par la CIVCSVA, en cette Année de la Vie Consacrée, résume précisément ce qui a poussé notre fondatrice à vivre "la proximité et la rencontre" tout au long de sa vie. La Charité l'a mobilisée et l'a conduite à vivre le dépouillement, faisant d'elle "l'âme de sa communauté" et exhortant les sœurs à faire ce que "la charité peut leur inspirer".

  • La Confrérie de la Charité

D'après les écrits qui nous racontent la vie de Marie Poussepin, nous savons que sa mère faisait partie de la Confrérie de la Charité, “une association qui avait pour but de servir les pauvres malades, de leur donner chaque jour les plats préparés et de leur apporter les secours spirituels.”

Marie Poussepin a accompagné sa mère dans ses visites aux malades dès son plus jeune âge (dix ans), ce qui a été sa première expérience significative de service et de proximité avec les pauvres. Imaginons ce qu'aurait été cette scène : une petite fille qui, en raison de son âge, peut ne pas trouver attrayant de rendre visite aux malades ; qui néanmoins, avec promptitude, disponibilité et tendresse, accompagne sa mère et quitte sa zone de confort pour se rapprocher de l'autre et l'accompagner dans sa douleur.

À partir de ce moment, dans la vie de Notre Fondatrice, s’ancre la conviction de "la valeur d’une personne », se cultivent la proximité, la tendresse, la compassion et se comprend et s’apprend ce que c’est que «  se faire le prochain de l’autre ».

  • -Un acte de dépossession et de sortie de soi : Marie Olivier :

Une autre expérience significative que Marie Poussepin a vécue, dans laquelle nous découvrons sa proximité, sa capacité à se sentir avec l’autre, à sortir d'elle-même pour se donner aux plus démunis, a été d'accueillir Marie Olivier, une veuve malade et pauvre, qui subissait les conséquences du terrible hiver de 1693-1694. Marie Poussepin n'a eu aucun scrupule à la ramener chez elle, à la recevoir dans sa chambre et à la coucher dans son propre lit, pour en prendre soin personnellement jusqu'à sa mort.

La personne de foi, va de l'avant, rencontre, se fait "proche", non seulement elle voit, contemple ; non seulement elle entend, écoute et ne se contente pas de s’arrêter mais, mue par la compassion, prend l'initiative et agit.

  • -De Dourdan à Sainville :

L'année 1695 a marqué la vie de Marie Poussepin. La France subissait les conséquences de la guerre, des épidémies et de la famine ; c'est cette réalité de misère générale que Marie Poussepin a pu contempler dans le village de Sainville, situé à dix-sept kilomètres de Dourdan. La faim, la maladie et la pauvreté ont touché et mobilisé le cœur de Notre Fondatrice qui, à 42 ans, a décidé d'aller à la rencontre des plus vulnérables : "de nombreux enfants et adolescents qui se trouvaient orphelins, sans abri et sans assistance".

Après de nombreuses années, un témoin dira : "qu'il l'a vue arriver à Sainville avec le projet d'y établir de petites écoles et de soigner les pauvres malades, ce qu’elle accomplit avec édification depuis vingt-huit ans, car elle est pleine de charité, en particulier pour les pauvres malades qu'elle assiste et nourrit actuellement ".

Chez Marie Poussepin, la culture de la rencontre commence par la contemplation et la reconnaissance d'un frère dans l'autre, dans le faut d’aller à sa rencontre, de l’approcher, de soigner ses blessures et de l'accompagner dans ses besoins. (Lc. 10, 34-35).

De ces trois expériences fondatrices dans la vie de Marie Poussepin, nous pouvons identifier en elle des attitudes évangéliques, fruit d'une rencontre personnelle avec Jésus, qui la dispose à aller à la rencontre des frères.

Avec un regard contemplatif et engagé, qui reconnaît l'autre personne comme une sœur et la comprend dans sa réalité, en laissant tomber les préjugés et les peurs, en prenant des risques pour aller toujours au-delà de ses propres intérêts, avec la tendresse et la compassion de Jésus, c'est ainsi que Marie Poussepin a vécu la culture de la proximité et de la rencontre, en relevant les défis qui se présentent lorsque l'on dépasse le confort et l'autoréférence, pour devenir compagne de chemin, à l'écoute des joies et des peines des personnes et des individus, faisant de chaque rencontre avec l'autre une rencontre fructueuse et transformatrice.

Appelées à être des femmes de la rencontre :

Nous avons été "trouvées", son amour nous a atteintes et a changé nos vies. "Celui qui trouve vraiment Jésus ne peut pas rester le même qu'avant. ...] Celui qui vit cette rencontre devient un témoin et rend la rencontre possible pour les autres ; et il devient aussi promoteur de la culture de la rencontre, en évitant l'autoréférence qui nous enferme sur nous-mêmes". [1]

La lettre aux Hébreux nous rappelle que Jésus lui-même, pour sortir à notre rencontre, n'a pas hésité à partager notre condition humaine. Jésus ne nous a pas sauvés "de l’extérieur", il n'est pas resté en dehors de notre drame, mais il a voulu partager notre vie.

Marie Poussepin, poussée par la Providence, n'a pas eu peur de quitter sa situation pour aller à la rencontre des plus pauvres, elle a assumé la douleur de ceux qui souffrent, elle a répondu avec courage, en surmontant les obstacles et les malentendus qui se présentèrent à elle.

Aujourd'hui, chacune de nous est appelée à suivre ses traces et à construire une culture de la rencontre, à partir du style relationnel de Jésus, dans une réalité toujours plus complexe, fragmentée et douloureuse. Il est urgent de créer une culture capable d'entrer en dialogue, une culture qui dépasse les préjugés, une culture de la rencontre qui nous dispose à vivre ensemble, à donner et à recevoir. Pour ce faire, nous devons revoir nos modes de vie personnels et communautaires, éviter l'autoréférence et laisser l'Esprit nous animer, en faisant ce que la Charité nous inspire.

Pour la réflexion :

- Marie Poussepin a répondu à la réalité de son époque, dans une situation de pauvreté, d'ignorance et de maladie, à cause des épidémies et de l'hiver rigoureux ; avec audace, courage et tendresse, elle est allée à la rencontre des plus vulnérables, se faisant proche d'eux. Aujourd'hui, en cette Année de Grâce, nous nous trouvons devant une réalité douloureuse, marquée par la maladie, la mort, le besoin et l'incertitude, en tant que Sœurs de la Charité Dominicaines de la Présentation,

Comment pouvons-nous aller à la rencontre de nos frères, en particulier des plus vulnérables, alors qu'en raison de la situation dans laquelle nous vivons, nous ne pouvons pas nous déplacer physiquement pour être avec eux ?

- "Celui qui communique devient un prochain, proche de nous", dit le pape François. L'espace numérique, devient pour nous en ces moments, un "lieu" de rencontre, une façon de s'approcher les autres.

Comment mettre la communication numérique au service d'une authentique culture de la rencontre, face à cette situation d'isolement social que nous connaissons ?

- Quelles attitudes devons-nous renforcer dans notre vie personnelle et communautaire et dans la pratique de notre charisme, afin de promouvoir la "culture de la rencontre", à partir du style relationnel de Jésus et Marie Poussepin ?

- Identifions dans chacune de nos communautés : où et vers qui nos démarches sont dirigées ? Quelles situations ou réalités nous invitent à aller à leur rencontre ?


H. Rocío Cuellar Dábalos est une sœur du Pérou, dans la province de Los Andes. Religieuse depuis 16 ans, elle  exerce la profession d' infirmière. Actuellement, elle est membre du Conseil provincial et est intégrée à la communauté de Camporredondo en Amazonie péruvienne, où elle est la supérieure locale.

[1]Homélie du Saint-Père François lors du Jubilé de la Vie Consacrée le 2 février 2016.